En Syrie, une famille décimée par des frappes de la Jordanie
Dans l'ambulance qui transporte les corps de ses proches tués par une frappe jordanienne sur le sud de la Syrie lundi soir, Nassouh al-Salim est en état de choc: en une fraction de seconde, il a perdu une grande partie de sa famille.
"On dormait quand le missile nous a frappés. Ma mère, mon grand frère et ses trois enfants, deux garçons et une fille, ont été tués", raconte le jeune homme, assis près d'un sac mortuaire gris.
La Jordanie affirme avoir visé des jihadistes du groupe Etat islamique (EI) dans le sud de la Syrie, liés à une attaque meurtrière qui a visé vendredi une église dans le royaume.
Amman a indiqué avoir tué plus de 20 membres de l'EI et détruit un "énorme dépôt d'armes" du groupe, tout en disant "regretter" que les frappes aient fait des victimes civiles.
Damas a pour sa part fait état de sept morts: les cinq membres de la famille de Nassouh al-Salim, dans le hameau isolé d'al-Taf, près de la frontière avec la Jordanie, et deux autres personnes lors de frappes sur deux localités différentes.
Cette crise est la plus grave entre les deux pays depuis qu'une coalition islamiste a renversé le dirigeant syrien Bachar al-Assad en décembre 2024.
- "De jeunes innocents" -
A al-Taf, le missile s'est abattu dans la pièce centrale de la maison, détruisant la modeste bâtisse. Tout autour, des livres et des cahiers d'écoliers sont éparpillés parmi les décombres, ainsi que des vêtements et des restes de meubles.
"C'étaient des jeunes dans la fleur de l'âge, innocents, qui n'ont rien fait", s'insurge Yassine al-Salim, 78 ans, un proche de la famille. "Comment un gouvernement peut-il frapper des maisons sans aucune justification", déplore-t-il.
Près des ruines du bâtiment, des hommes assis sur des chaises en plastique sous deux tentes blanches reçoivent les condoléances, après l'enterrement des victimes.
"Un avion est arrivé de nuit, il a bombardé à l'aveugle. Des innocents vivaient ici (...) sans aucun lien avec des groupes armés", réagit Yasser al-Sardi, 46 ans, un épicier du village.
Les autorités jordaniennes avaient annoncé lundi avoir arrêté les trois auteurs de la fusillade, qui ont tué neuf personnes dans une église grecque orthodoxe où une foule était réunie pour des funérailles.
Il s'agit de deux frères et de leur beau-frère, des islamistes radicaux selon Amman, tous Jordaniens.
- "Violation inacceptable" -
L'EI contrôlait de vastes portions du territoire syrien avant d'être vaincu en 2019. Mais il continue de revendiquer épisodiquement des attaques contre les forces gouvernementales, notamment dans le vaste désert, ainsi que dans le nord et le nord-est du pays. Le groupe était également implanté par le passé dans la province méridionale de Deraa, où est situé al-Taf.
Devant l'hôpital de Sanamein, où les victimes ont été transportées, une femme pleure et une autre plus âgée tente de la consoler.
"Nous avons reçu les corps de trois enfants, âgés de 8 à 10 ans, ainsi que celui d'une femme d'environ 60 ans, qui serait leur grand-mère", dit le directeur des soins infirmiers de l'hôpital, Mohammad al-Fadel, précisant que deux petits de quatre et cinq ans ont également été blessés.
Les autorités syriennes ont déploré ces frappes intervenues selon elles "sans aucune coordination" avec Damas et affirmé qu'elles constituaient "une violation inacceptable" de leur espace aérien.
"En raison de ces circonstances", l'autorité syrienne des frontières et des douanes a annoncé la fermeture du principal poste-frontière avec le pays voisin, et a suspendu tout "trafic de passagers et commercial dans les deux sens".
La Jordanie a déjà mené par le passé des frappes sur le sud de la Syrie, disant viser des trafiquants d'armes ou de drogue. Depuis l'arrivée au pouvoir des nouvelles autorités à Damas, les deux pays ont affiché leur volonté de lutter contre la contrebande à leur frontière commune.
R.Fournier--PS