Patrick Chauvel, une vie à photographier la guerre
Depuis 56 ans, il a couvert quasiment toutes les guerres, du Vietnam à l'Ukraine : le photoreporter français Patrick Chauvel a vécu "1.000 vies" et risqué sa peau avec l'ambition de témoigner. "Pour ne plus jamais entendre : +On ne savait pas+", raconte-t-il.
A 77 ans, il n'a pas rangé son appareil photo et, encore tout récemment, il est reparti en Ukraine, pour la deuxième fois cette année.
"Je continue tant que mon corps tient, tant que je peux courir et voir", dit-il à l'AFP quelques jours avant la sortie mercredi de ses mémoires, "Eclats de guerre" (Calmann Lévy).
Affichant en couverture un portrait peint par Enki Bilal, le livre raconte en 700 pages une carrière unique : plus de 30 conflits couverts, 400.000 images et 1.000 heures de films, selon l'éditeur.
Né en 1949, Patrick Chauvel a baigné dans l'aventure dès l'enfance. A la maison, son père, journaliste au quotidien Le Figaro, invite Joseph Kessel, Pierre Schoendoerffer, Lucien Bodard ou Gilles Caron, de grands noms du reportage de l'après-guerre. "Ils m'ont transmis ce romantisme, cette envie de se dépasser", se remémore-t-il.
Décidé à suivre leur trace, il débarque à 18 ans en Israël, alors qu'éclate la guerre des Six jours. Puis il part au Vietnam, alors le principal conflit de la Guerre froide, où il accompagne des GI qui ont le même âge que lui.
Il garde un souvenir ému de ses missions dans la jungle, un monde "où l'on se perd, beau et redoutable. Il suffit de ne pas se laisser surprendre par sa peur, de vivre avec, de l'accompagner", écrit-il dans son livre.
- "Envie de partir" -
La fièvre est prise : "Dès que j'entends des nouvelles des conflits qui s'allument un peu partout, une envie de partir s'impose".
Il couvre les conflits au Mozambique, en Erythrée, en Irlande du Nord, en Angola ou au Liban, où il s'est rendu environ 40 fois, pour les agences photos Sipa et Sygma. Il est plusieurs fois blessé, notamment au Panama où il est grièvement atteint par des tirs et se voit mourir. En Iran, en pleine révolution, une jeune étudiante qui l'accompagnait est tuée sur le coup.
"Quand on couvre une guerre, la principale qualité, c'est de rester calme. D'essayer de contrôler sa peur. Et d'écouter les gens pour comprendre la situation", déroule-t-il.
"L'humour sauve aussi", ajoute le reporter, qui reconnaît "avoir la chance d'avoir échappé au stress post-traumatique". Même si, après avoir vu de nombreux morts brûlés lors du conflit en Tchétchénie, "je ne supportais plus les barbecues".
Etre toujours sur le départ a pesé sur la vie privée de Patrick Chauvel, marié cinq fois avec cinq enfants. "Le côté aventurier séduit d'abord, puis il tend les relations", témoigne-t-il.
Au fil des décennies, Patrick Chauvel a vu les conditions de travail se dégrader. Sur le terrain, les autorités imposent des conditions draconiennes aux journalistes et "les drones sont devenus un danger constant", même "à plusieurs dizaines de kilomètres de la ligne de front", souligne-t-il.
Parallèlement, la profession est "sinistrée". Les agences photo ont quasiment disparu et la presse n'a plus les moyens de financer des reportages onéreux. En Ukraine, "je pars seul, sans contrat", indique Patrick Chauvel, qui se finance notamment "en vendant des photos à des collectionneurs".
Lorsqu'il est en France, il passe beaucoup de temps à raconter ce qu'il a vu, en particulier dans des collèges et lycées.
"Tout ce que je sais, c'est qu'il faut témoigner. Pour ne plus jamais entendre : +On ne savait pas+", affirme celui dont plus de 350.000 photos ont été déposées au Mémorial de Caen, qui cultive la mémoire du monde contemporain.
E.Robert--PS