Au tribunal de Strasbourg, le sort funeste d'un jeune lynx et d'une poule
Une prévenue "navrée", une autopsie accablante et des associations en colère: le tribunal correctionnel de Strasbourg s'est penché vendredi sur les coups mortels portés par une sexagénaire à un bébé lynx - espèce protégée - qui avait attaqué sa poule.
En ce matin du 18 octobre 2024, le jeune félin, une petite femelle de 4,2 kilos, est en détresse et affamé lorsqu'il s'introduit dans un enclos où vivent cinq poules, dans un jardin d'une zone résidentielle de Niederbronn-les-Bains, un bourg de 4.000 habitants du nord de l'Alsace.
La propriétaire des lieux, une sexagénaire, se précipite "en panique": une de ses volailles, prénommée Marie-Thérèse, est attaquée. "J'étais choquée, j'ai crié, mais il ne lâchait pas. J'ai frappé pour qu'il lâche ma poule", retrace-t-elle devant le tribunal correctionnel, où elle comparaît pour destruction d'une espèce animale protégée.
Après avoir tenté de faire fuir le prédateur - qu'elle dit avoir pris pour un chat - la sexagénaire, qui se dit aujourd'hui "navrée", se saisit d'un bâton et le frappe violemment à la tête. Puis elle appelle la police municipale, qui prévient l'Office français de la biodiversité (OFB).
"J'étais à dix minutes, je suis venu pour voir ce qu'on pouvait faire pour sauver le chaton qui était à l'agonie", retrace Claude Kurtz, spécialiste du lynx et correspondant en Alsace de l'OFB. "J'ai essayé de lui prodiguer les premiers soins et je l'ai vite emmené à la clinique vétérinaire", mais "deux heures après, il était mort", poursuit le défenseur des animaux, qui s'est porté partie civile au nom de son association "SOS Faucon pèlerin Lynx".
- "Chaque individu compte" -
Selon le rapport d'autopsie, le félin a subi "plusieurs coups dans une zone létale" et souffrait de deux fractures au crâne et d'un "hématome sous-dural". Les défenseurs du lynx n'avaient pas encore choisi un nom pour la victime, mais connaissaient son ascendance: ses parents, Taïga et Filou, étaient de la "deuxième génération" de lynx réintroduits dans l'Allemagne voisine entre 2016 et 2021.
La dame et son mari n'ont prévenu les autorités que lorsque le félin était "déjà massacré", "ils auraient pu appeler avant", se désole M. Kurtz, qui fustige des "actes de cruauté".
Certes, Marie-Thérèse n'a pas survécu, mais si sa propriétaire ne s'en était pas pris au lynx, "on l'aurait dédommagée pour sa poule", ajoute-t-il.
La mort du petit félin est d'autant plus regrettable qu'il s'agit d'une espèce en "danger critique d'extinction", selon les associations de défense des animaux, qui pointent des chiffres alarmants: on ne compte que 150 lynx environ dans toute la France, dont une dizaine seulement dans les Vosges.
Dans ce contexte, "chaque individu compte pour la survie de l'espèce", d'autant que les lynx sont régulièrement victimes de collisions avec des voitures, souligne Sandrine Farny, chargée de ce dossier au Parc naturel régional des Vosges du Nord.
"Vous vous rendez compte que pour sauver un animal, vous en avez tué un autre ?", s'enquiert la présidente, Valentine Seyfritz. "C'est mon animal domestique, Madame. J'aime bien ma poule, comme vous aimez votre chat ou votre chien", répond la prévenue.
La "légitime défense" ne s'applique pas ici, assène la représentante du parquet, Priscille Cazaux, qui requiert quatre mois de prison avec sursis contre une femme certes "sincèrement émue et ébranlée par les faits", mais dont on peine à croire qu'elle ait vraiment pu prendre le lynx pour un chat, selon elle.
Pour son avocate, Juliette Isaac, la sexagénaire n'est ni un "chasseuse expérimentée", ni une "braconnière", mais a été confrontée à une "situation stressante qu'elle n'a pas su gérer". Celle qui "a vu grandir ses cinq poules" a simplement "réagi face à l'agression d'un être cher": depuis les faits, elle a "des difficultés à faire son deuil" et n'a "pas remplacé Marie-Thérèse".
Décision le 20 mai.
S.Morel--PS