La sécherie de La Joux, un coffre-fort à graines pour la forêt française
Cônes de pin, glands de chêne ou pépins de cormier... C'est dans une ancienne ferme du Jura que l'Office national des forêts (ONF) a installé son grenier à graines, un trésor qui fournit la moitié des arbres plantés dans la forêt française.
Dans ce bâtiment de bois ouvert aux vents mais protégé de la pluie, repose la récolte de l'année: des milliers de cônes de résineux, comme le sapin de Douglas ou le cèdre, mais aussi des samares d'érable, reconnaissables aux ailettes entourant la graine.
Des tas, formés par espèce, recouvrent pratiquement tout le sol, sur trois étages. "Ici, sur 2.500 m2, les cônes finissent de sécher et les graines poursuivent leur maturation", explique Emeric Bossis, responsable de la sécherie, à la tête d'une équipe de 11 personnes.
L'ONF est seul en France, avec l'entreprise Vilmorin-Mikado, à disposer d'un tel réservoir de semences forestières: la sécherie est pour cela "un maillon essentiel, vital" de la chaîne entre la graine et l'arbre, dans une forêt où un arbre sur deux pourrait être en "inconfort climatique à l'horizon 2100", souligne Jean-Pierre Morel, qui pilote l'adaptation au changement climatique à l'ONF.
Si le renouvellement des forêts publiques se fait encore à plus de 70% par régénération naturelle, les massifs souffrent de plus en plus du changement climatique et le recours à la plantation pourrait s'accroître. Notamment pour le hêtre ou le frêne.
La forêt de La Joux, qui fut une des plus belles sapinières d'Europe, en témoigne cruellement: près de la sécherie, de nombreux arbres portent les stigmates d'une attaque de scolytes, ces insectes xylophages qui ont ravagé les massifs du Grand Est.
L'ONF a puisé dans ses réserves pour replanter certaines parcelles en diversifiant les espèces: au côté de sapins puissants et d'épicéas survivants poussent désormais quelques tulipiers de Virginie, cèdres de l'Atlas ou chênes sessiles.
- Bains et chambre froide -
"Notre mission est d'assurer la disponibilité en graines pour l'ensemble de la filière française. On fait en sorte d'avoir au moins 70 essences au catalogue", explique Emeric Bossis.
La récolte se fait partout en France, essentiellement dans les vergers à graines de l'Etat pour les résineux et dans les peuplements classés pour leur qualité pour les feuillus.
Glands de chêne et châtaignes sont récoltés au sol. Mais pour la plupart des semences, tout commence en grimpant dans les arbres: les cônes de pin par exemple sont cueillis verts pour s'assurer qu'ils ne lâcheront leurs graines qu'une fois à l'abri.
Cette année, la récolte a été maigre pour le chêne - après une "exceptionnelle glandée en 2024" - et faste pour le Douglas ou le cormier, un arbre sauvage dont les fruits ressemblent à de petites pommes-poires très prisées du gibier.
Le traitement des graines diffère selon les essences. Les fruits à pépin, comme les cormes, pourrissent tout l'automne dans de grands bacs à l'extérieur de la sècherie. Les graines sont ensuite récupérées en pulvérisant de l'eau sous pression sur les fruits décomposés.
- Effet pop-corn -
Les glands de chêne, qui se conservent deux-trois ans, "sont mis à tremper dans un bain d'eau chaude: cela permet de stopper le développement d'un champignon et d'éviter d'utiliser un fongicide", indique M. Bossis. Une fois séchés, ils sont conservés en chambre froide pour éviter toute germination anticipée.
Pour les résineux, la recette est plus complexe: "On affine le séchage au four pour avoir une ouverture totale du cône et récupérer toutes les graines, parce que jusqu'à preuve du contraire, une graine égale un arbre", raconte Emeric Bossis, qui constate un taux de remplissage des cônes "en baisse" depuis 2018 et une succession de sécheresses et canicules.
Les cônes passent "deux jours et demi à moins de 70°C, dans des bacs à moitié remplis à cause de l'effet pop-corn" des graines qui gonflent.
Au laboratoire de la sécherie, les graines sont classées selon des critères correspondant à des standards internationaux: la "capacité germinative", la "pureté" et "le poids de mille graines", explique Corinne Chambard, une opératrice semencière, occupée à tester des glands de 2024.
F.Richard--PS