Ils ont inventé un mot pour remplacer "environnement"
Si le combat environnemental patine aujourd'hui, si les ministères de l'écologie perdent leurs arbitrages, c'est peut-être une question de vocabulaire, arguent le philosophe Baptiste Morizot et le juriste Laurent Neyret.
L'environnement a beau avoir une valeur constitutionnelle en France, il perd régulièrement dans les prétoires face à, par exemple, un risque de distorsion de concurrence. Pourquoi? Parce qu'il est symboliquement "secondarisé" par rapport aux valeurs cardinales, supérieures, que sont la liberté, l'égalité et la dignité, valeurs sacrées émergées des trois derniers siècles.
Baptiste Morizot, enseignant-chercheur à l'université d'Aix-Marseille, compare la place symbolique de l'environnement à la manière machinale, inconsciente, dont certains parlent moins bien aux femmes de ménage qu'aux chirurgiens à l'hôpital: "Personne n'a dit qu'il fallait parler de l'environnement comme d'une chose secondaire", dit-il, mais "c'est marginalisé, ce n'est pas dans l'espace de l'importance".
Les chercheurs proposent de combler "le vide juridique du 21e siècle" et se sont mis en quête d'un mot pour rehausser l'environnement, qui ne désignerait pas seulement un environ, un "décor" à protéger, mais une condition même de notre vie.
"Un mot qui nomme la dépendance fondatrice, viscérale et intime de vivre sur Terre - mise en danger par l’économie de l’illimité. Ce mot existe. C’est habitabilité", écrivent-ils dans un livre, intitulé donc Liberté, Dignité, Habitabilité.
"L'habitabilité est la condition de tous nos droits et libertés", résume Baptiste Morizot dans un entretien à l'AFP avec Laurent Neyret.
- Habitabilité -
Ils citent dans leur essai le biologiste Edward Wilson: "Le vrai problème de l’humanité est le suivant: nous avons des émotions paléolithiques, des institutions médiévales et les technologies d’un dieu".
La charpente du droit environnemental, écrivent les auteurs, date d'une époque où les humains n'avaient pas encore la capacité technologique de détruire l'habitabilité du monde, comme de changer le climat.
L'environnement, poursuit Baptiste Morizot, "c'est assimilé à la protection de la nature, c'est les gens qui aiment les fleurs, les petits oiseaux. Mais quand même la sécurité c'est plus important, la santé c'est plus important et la croissance c'est plus important..."
En promouvant chez les juges le nouveau terme d'habitabilité au même rang sacré que la liberté, "la restriction d’épandre des pesticides à proximité des nappes phréatiques ne serait plus vécue comme une tracasserie arbitraire, mais comme la conséquence d’une valeur reconnue par tous", écrivent-ils.
Le concept d'habitabilité "interdit au droit de continuer à parler comme si le monde était un environnement immuable".
- Mouvement souterrain -
De la Cour internationale de justice aux tribunaux nationaux où sont poursuivis et parfois condamnés Etats et grandes entreprises émettrices de gaz à effet de serre, l'environnement, paradoxalement, a pourtant remporté des victoires récemment, alors qu'il recule comme priorité politique en Europe comme aux Etats-Unis.
"On est face à un mouvement où l'habitabilité est en passe d'être prise au sérieux dans les prétoires et où même ceux qui ne veulent pas jouer avec ne peuvent pas sortir du jeu", explique à l'AFP Laurent Neyret, ancien directeur de cabinet de Laurent Fabius au Conseil constitutionnel et prochain professeur de droit à la Paris Climate School. "En nommant l'habitabilité, on souhaite accélérer, donner à voir ce mouvement souterrain, l'accélérer et l'amplifier".
Ils admettent que le basculement pourrait prendre des années, des décennies. Quand saura-t-on que l'habitabilité sera considérée comme une valeur cardinale?
"Quand ce sera cité dans des décisions de justice par des juges, quand ce sera constitutionnalisé (...) en France ou ailleurs, quand ce sera dans des préambules de déclarations internationales", répond Baptiste Morizot. Et surtout: "quand cela permettra à un juge de faire basculer une affaire dans une direction ou dans une autre".
D’ici là, pour peser hors des frontières françaises, le duo cherche une traduction anglaise d’habitabilité.
W.Bonnet--PS